Architecture et design

Quelle architecture pour les seniors ?

L’OMS et l’ONU s’accordent à dire que les plus de 60 ans représenteront près du quart de la population mondiale en 2050. En Europe, la part des personnes âgées de 80 ans ou plus devrait plus que doubler d’ici 2100, pour atteindre près de 15 % de la population. Nos villes doivent donc s’adapter au vieillissement de leur population. Y a-t-il une architecture pour seniors ? Quel rôle jouent les architectes dans le bien être des plus âgés ? Nous vous proposons quelques réponses en images…

Passer de la notion de l’hébergement à celle de l’habitat

« La vieillesse n’est ni un naufrage, ni une pathologie » martelait Thérèse Clerc, qui, il y a 20 ans, fondait la maison des Babayagas, une « anti-maison de retraite » réservée aux femmes de plus de 60 ans souhaitant vieillir indépendantes et autonomes.

Or, nous avons tous en tête une représentation des maisons de retraite mornes et grises, répondant seulement à une logique d’hébergement, exclusivement centrée sur les besoins présupposés des habitants en fonction de leur pathologie. Or, pour mieux vivre à un âge avancé, c’est la logique de l’habitat qui doit l’emporter, l’habitat étant étymologiquement “l’ensemble des conditions physiques et géographiques favorables à la vie d’une espèce”.  Fany Cérèse, architecte expert de l’habitat pour les personnes âgées, le recommande : il faut « centrer la conception architecturale des Ehpad sur la vie ordinaire et les désirs des futurs habitants ». Autrement dit, concevoir des établissements tournés vers l’humain et l’usage, contribuant à un environnement chaleureux propice au maintien du lien social, au-delà des normes et des réponses institutionnelles parfois trop standardisées

Découvrons comment l’architecture prend part au développement de la qualité de vie du grand âge.

 

La Mapad d’Alfortville, innovatrice en son temps

Arrêtons-nous dans un premier temps devant ce bâtiment pour le moins curieux, avec sa façade façon “cirque d’hiver”. Conçu dans les années 80 par l’architecte espagnol Manuel Núñez Yanowsky, il fut en son temps pensé comme un prototype. Il s’agissait alors de concevoir une maison d’accueil pour les personnes âgées (MAPA), non plus réservée uniquement aux personnes autonomes, mais dépendantes. Nul doute que les premiers pensionnaires ne purent qu’être surpris devant les lignes futuristes de ce bâtiment, transgressant les habitudes du genre.

 

La maison qui rallonge la vie : la bioscleave house à New York

Une architecture qui combat la mort

La surprise ne contribue-t-elle pas d’ailleurs à lutter contre l’ennui et renforcer ainsi notre vitalité ? C’est en tout cas ce que pensaient deux artistes, Arakawa, designer et poète japonais, et son épouse Madeleine Gins, architecte américaine. Tous deux défendent l’idée d’une architecture qui combat la mort : ils en font une philosophie, celle du “destin réversible”. Les deux architectes partent du principe que vivre dans un environnement confortable conduit à l’ennui, ce qui est précurseur de la mort. Il faut au contraire privilégier un environnement inconfortable, ce qui aura pour effet de stimuler, selon eux, le système immunitaire et permettra de maintenir le corps en parfaite harmonie. En faisant face à un nouvel environnement, l’individu s’ouvre à de nouvelles idées, développe de nouvelles techniques pour s’adapter et donc, vit.

Les époux ont appliqué ce précepte notamment dans la construction de cette maison newyorkaise entre 2000 et 2008, conçue pour stimuler en permanence le corps, l’équilibre, la concentration et ainsi bannir la vieillesse. La maison est ainsi toute biscornue, les murs penchés, les couleurs en zig-zag, les fenêtres placées à des hauteurs différentes, tout comme les poignées de porte ! À l’intérieur, le sol de la pièce principale est recouvert de bosses pour déséquilibrer le marcheur (une douzaine de barres multicolores sont néanmoins dispersées ça et là pour éviter la chute). Et pour qui chercherait à se reposer les yeux, plus de quarante couleurs recouvrent les murs !

Vous êtes intrigués ? Écoutez le témoignage de ces deux architectes qui vous laissent entrer dans cette maison hors du commun : https://youtu.be/92ppyREetnk.

Les époux ont reproduit ce type d’environnement hors norme notamment à Tokyo, dans les “Reversible Destiny Lofts“. Là encore, n’y cherchez aucun sens de l’espace ni de l’équilibre !

©2005 Estate of Madeline Gin

 

Des maisons qui s’intègrent à la vi(ll)e

L’architecture pensée pour les seniors doit pousser les résidants à l’autonomie et créer des liens vers l’extérieur, qu’ils soient visuels ou sociaux. Cette maison de retraite à Marlenheim (67) conçue par le cabinet K’nL Architecture en est une heureuse illustration : elle a en effet été imaginée comme un quartier de la ville, pour mieux s’y intégrer. Elle est dotée de places, de voies de circulation et de jardins créés en continuité de l’espace public. Par ailleurs, les façades largement vitrées offrent des vues multiples sur le coeur de ville. Les résidants sont ainsi ici parfaitement intégrés à la ville et à sa vie.

©K’nL Architecture Laperrelle et Koscielski

 

A Maison Alfort, une maison de retraite est conçue comme un cocon en pleine nature

Ici, place à la nature pour ce projet de l’agence Badia Berger qui a pris forme dans le quartier des Planètes, en bordure de la Marne. Cet établissement d’hébergement pour personnes âgées se fond dans le paysage : les formes rondes du bâtiment, les cloisons en cuivre patiné vert,  le béton et les larges vitres s’inscrivent sans rupture dans la continuité des arbres. L’architecture offre ici, simplement, le paysage en partage à ses habitants.

@Florent Michel/11H45

Comme dans tout dessein architectural qui s’adresse aux plus âgés, un soin particulier est porté sur “le  vivre ensemble”. Le parc est ouvert à tous les riverains : une école et crèche  notamment ceinturent la pelouse, occasionnant les cheminements et les rencontres. Lovée autour du grand patio central, une coursive vitrée, à géométrie variable, permet d’accéder aux logements : elle est aussi le prétexte de nombreux espaces de rencontre : on y partage un canapé, une vue… tout devient prétexte aux échanges.

@Florent Michel /11H45

 

Le Verger de Lea

Terminons notre immersion dans l’architecture pour les seniors, avec ce projet dont les lignes très modernes nous ont séduits, loin des représentations poussiéreuses des maisons de retraite. Le Verger de Lea est un Ehpad conçu par l’agence Chabanne+Partenaires à Puy-en-Velay. Le bâtiment s’ouvre sur la ville : les espaces de vie collective et les salons profitent ainsi tous d’une vue panoramique sur la ville et la statue Notre Dame de France.

 

À travers ces quelques exemples, on voit bien comment l’architecture peut contribuer au mieux vivre des seniors, et comment la dépendance n’est pas nécessairement liée à la personne mais plus souvent à son environnement.